Saisir l’instant

Je vais gagner. Ma garde est forte, ma main gauche sur son col de kimono, la droite au poignée, je contrôle Issa, bloque tous ses mouvements. Il a du mal à garder ses mains sur moi. Le bon moment et j’attaque. Bientôt. 

– WASARI, cri l’arbitre. 

J’aurai perdu l’équilibre. En une fraction de seconde Issa aurait posé sa main sur mon col, se serait retrouvé dos à moi et fauché ma jambe gauche. Je n’aurai eu le temps que de pivoter légèrement pour ne pas perdre le combat. 

– MATE 

J’avais l’ascendant, je dominais. acculé Issa a agit, surement par peur de perdre le combat, par courage de prendre le risque de perdre. il est fait de l’étoffe des grands maîtres judoka. L’audace est un talent qui ne s’achète pas, même au prix de la sueur, la capacité de retourner une situation défavorable en victoire mentale et physique sur l’adversaire.  Je me relève admiratif et affaibli, mon corps n’est que douleur. Le public scande mon nom, ils sont venus pour me voir gagner. Je ne peux pas les décevoir.

L’arbitre tend ses bras et rapproche ses mains désignant le centre du tatami pour que je m’approche d’Issa et reprenne le combat.

Issa m’attend, concentré et confiant. Nos regards ne se lâchent pas, pas de haine, pas de colère, ni fierté, ni joie, juste le combat.

– AJIME

Nous nous tournons autour, cherchant à attraper la meilleure garde possible, l’ascendant sur l’autre. Tout mon corps me fait souffrir. Je ne combat plus Issa, je combats mon propre corps qui me hurle d’arrêter. J’ai appris à ne plus l’écouter depuis longtemps. Issa vient de connaitre son printemps, je vais lui montrer l’été. Sa main droite sur mon poignée, je l’arrache. Balaie sa jambe droite, esquive. Mon esprit vide, plus de douleur. Sa main gauche haut sur mon kimono, ma main gauche sur son col. Le secoue, Me pousse. Ressentir l’adversaire, connaitre le mouvement de ses bras et de ses jambes par la simple sensation du mouvement de ses épaules. Il tente une attaque, une feinte, esquive. Le plie, balaie sa jambe, il esquive et se relève. Croise sa garde, je perds le contrôle. Ne pas combattre l’adversaire, l’accompagner. Son corps est le prolongement du mien. Plus un son, cri, encouragement, une bulle autour de nous. J’attrape son kimono au torse. Mon corps souple, il se tend, se prépare à l’attaque, me secoue, attrape mon coude, me pousse. 

– IPPON.

J’aurai pivoté dos à Issa et glissé entre ses jambes. Puis je l’aurai enroulé sur mon dos, basculé en avant, le projetant sur le dos, marquant le tatami du son que le public aime entendre. 

– SOREMADE.

Les acclamations du public me ramène à la réalité, au présent, à mon corps endolori. Mon corps s’est exprimé seul, sentant l’occasion mille fois répétée, par un réflexe primitif, plus vif que la pensée, ne laissant pas le temps à l’adversaire de comprendre ce qu’il se passe. ni courage, ni audace, ni peur, ni douleur, juste saisir l’instant.