Souvent, lorsque nous présentons nos images, nous avons toujours la même question. “Comment faites-vous ces photos ? Vous utilisez l’ordinateur pour avoir ce rendu ? Parce que j’ai le même matériel, les mêmes techniques mais pas les mêmes images.” Beaucoup répondent que leurs photos sont leur vision du monde. C’est vrai, mais pas tout à fait. Alors de quoi se compose cette subtilité ? De poésie.

En photographie et encore plus vrai en macrophotographie pour un espace restreint, dix photographes avec le même matériel, les mêmes réglages, le même sujet, le même instant, feront dix photos différentes. Et chacun avec “sa patte” ou “son style”.

Tulipa sylvestris

Remettons-nous en situation photographique, allongé, l’œil collé au boitier. Que ressentez-vous ? Pour ma part, je ressens un calme profond et un bien-être. Le monde extérieur à mon objectif n’existe plus. Je n’entends plus rien d’autre que le vent. Je ne vois que des images, je suis attentif à la photo parfaite, et je déclenche lorsque le sentiment de beauté est à son paroxysme. Et lorsque je me relève, je me sens bien mais vaseux, comme lorsque je me réveille de la sieste.
J’ai beaucoup réfléchi à ces moments photographiques et ils me semblaient proche d’un état méditatif. Dans la littérature, les effets de la méditation sont semblables à ce que je ressens. La méditation est un état introverti alors que le moment photographique, bien qu’isolé de tout ce qui m’entoure, est un état ouvert, en échange avec une partie du monde extérieur. C’est en cela que la photographie n’est pas une réelle méditation.

Fritillaria meleagris

La rêverie photographique
Si mon état photographique n’est pas méditatif, qu’est-il ? C’est en lisant Gaston Bachelard, conseillé par un ami poète, que je découvre un état qui semble être proche de celui dans lequel je me trouve lorsque je photographie des plantes. Il s’agit de la rêverie poétique. Il m’est difficile de définir simplement les rêveries, tellement d’auteurs ont écrit sur ce sujet. Rêverie éveillé. Rêverie Poétique. Admettons alors la définition du centre national des ressources textuelles et lexicales, qui précise que la rêverie est un “état de conscience passif et généralement agréable dans lequel l’esprit se laisse captiver par une impression, un souvenir, un sentiment, une pensée et laisse aller son imagination au hasard des associations d’idées”.

Je ne peux que citer Bachelard pour que vous compreniez mes révélations. « La phénoménologie est fondée à prendre l’image poétique dans son être propre, en rupture avec un être antécédent, comme une conquête positive de la parole ». Lorsque je photographie je suis en rupture avec le passé, l’antécédent. Je ne suis qu’à la photographie, qu’à l’image que je vois à travers l’objectif dans son être propre. J’oublie tous mes tracas. Et ça fait du bien.
« Nous verrons que certaines rêveries poétiques sont des hypothèses de vies qui élargissent notre vie en nous mettant en confiance avec l’univers ». La photographie est un cadrage du monde, par conséquent une hypothèse de vie. Je crée une image, différente de ce que je vois de mes yeux. Le photographe sublime le réel. C’est en cela qu’il est un artiste, un rêveur. Bien qu’irréel, la scène nous semble vrai à travers l’appareil. Le monde extérieur n’existe plus, ce que je vois devient le vrai monde, avec ses seules contraintes, ses seules joies, sans les tracas extérieurs ; il devient un monde avec un seul concept, le beau. Il s’agit d’une rêverie. L’appareil photo est alors un outil qui me permet d’accéder à ma rêverie poétique et de figer un instant de cette rêverie en image.
« La rêverie […] est un phénomène de la solitude, un phénomène qui a sa racine dans l’âme du rêveur. Elle n’a pas besoin d’un désert pour s’établir et croître, il suffit d’un prétexte – non d’une cause – pour que nous nous mettions en « situation de solitude », en situation de solitude rêveuse. » Lors d’une séance photo auprès d’une plante, je peux passer trente minute sur le même sujet, à l’observer, à attendre le bon moment. Il m’arrive souvent de photographier en bord de route. Pourtant loin d’être un milieu propice à la poésie, lorsque je suis dans mes rêveries photographiques, je n’entends plus rien, ne vois plus rien et la notion de temps est brouillée. Les trente minutes en paraissent cinq, dans la solitude de ma photographie, solitude rêveuse.

Anacamptis morio

Déterminer un état de rêverie
Allongé devant une fleur, je suis donc bien en état de rêverie poétique, rêverie photographique, rêverie imago-poétique. Après l’un de ces moments, Il est assez facile après coup de déterminer si j’étais en état de rêverie ou non. On a tout le temps que l’on désire pour flâner, observer, se laisser capturer par la beauté du végétal, dans une bulle spatiale et temporelle qui isole le photographe rêveur du monde réel. Cette bulle est le monde de la rêverie, restreint au photographe et au sujet, exsangue des pensées, des tracas passés ou à venir.
Tout d’abord je reste longtemps auprès du même sujet. Si j’en change trop rapidement je n’ai pas le temps de rêvasser. Mon esprit n’a pas rompu avec ses antécédents.
Pendant une rêverie, l’intensité du moment n’est pas égale. Le temps s’écoule selon l’intensité à laquelle le rêveur vit sa rêverie poétique. Je déclenche sur le haut de la vague, fort sentiment de beauté. Et les creux créent de la frustration, frustration qui pousse les joies encore plus haut. Mais des creux trop longs, trop intenses, me font émerger de ma rêverie, déçu comme lorsque l’on sort d’un doux rêve sans une fin convenable.
Ensuite je suis souvent très inspiré, même s’il n’y a pas de photo qui en ressortent. Lorsque j’émerge, je me sens engourdi, comme lorsque je me réveille d’une sieste.
Les photos dans la boites, fier, avec le sentiment d’avoir des images fortes, je charge les images sur l’ordinateur et plus une seule image ne me parle… J’ai tout perdu, comme un rêve que l’on veut raconter. Je tiens l’image dans un coin de ma tête sans pouvoir la sortir.
C’est à travers ces signes que je détermine un état de rêverie.

Anemone nemorosa

Se plonger dans ses rêveries.
Bien que cet état de rêverie existe dans tous les domaines de la photographie, il me semble plus facile à atteindre lorsque l’on photographie les plantes. Elles ne bougent pas, ni ne courent, ni ne parlent. Elles permettent alors de changer notre rapport au monde en modifiant notre rapport au temps.
Le photographe déclenche son appareil pour capter une image poétique, précise, de cette rêverie. La seule question qui traverse le photographe est de savoir quand déclencher. Chaque instant est unique. L’instant suivant n’est plus le même. Et si le rêveur n’a pas déclenché alors il rate la photo qui aurait pu exprimer la poésie de cette rêverie photographique. Vous pouvez faire cette expérience. Passez dix minutes devant le même sujet, sans bouger l’appareil, non pas à attendre que le temps passe pour déclencher et comparer, mais en ayant l’œil collé à l’œilleton dans le nouveau monde restreint, en vivant la rêverie et déclenchez à chaque fois que la poésie de l’image vous semble être à sa plus forte intensité. Le vent, la lumière et les feuilles sont des êtres vivants dans les rêveries qui taquinent sans cesse la poésie de l’instant et rendent chaque instant unique. Si vous avez manqué l’image, ce n’est pas la peine de revenir la faire. Cela est juste impossible. Dans la rêverie photographique, il faut rester vigilant à la poésie et la capturer au vol.
Techniquement, sur le terrain, je me détends, je m’allonge, j’observe le monde à travers l’œilleton ou l’écran de l’appareil. Une fois passé la concentration sur la plante, mon attention se détourne vers l’invisible : la lumière, le vent, les plans flous. Et je joue avec ces éléments vivants comme on joue avec un jeune chien qu’il me faut saisir dans sa course folle. Attendre la lumière, tourner autour d’elle, rechercher ses reflets, dénicher le petit rayon de lumière qui se dévoile entre les feuilles. Sentir le vent, attendre qu’il s’arrête pour reprendre au moment du déclenchement et pester dessus. La photographie doit alors devenir un moment de jeu, un retour à l’enfance où tout est amusement et plaisir. Il y a un travail de réflexion en amont pour choisir le sujet, le trouver dans la nature, cibler le lieu photographique et déterminer le moment. Cependant, le déclenchement doit être sujet à l’émotion et non à la raison. En déclenchant par raison la photo sera jolie, peut-être très belle, mais il lui manquera le petit plus, l’âme du photographe rêveur, qui fera de cette photo votre vision du monde, une image avec votre patte.
Vous n’arrivez pas à vous plonger dans des rêveries photographique, ne vous inquiétez. On n’y arrive pas systématiquement. Un seul secret : rêver.

Ces deux photos de Tulipa sylvestris ont été réalisée lors de la même rêverie, à quelques secondes d’interval. Le vent à agité l’arrière plan le modifiant, sucitant chez moi deux émotions différentes ,et créant deux images distinctes. Il me faut maintenant faire choix. Difficile de trancher, non ?
Tulipa sylvestris

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