Gagea Bohemica & Jean-Marc Tison

Gagea bohemica (Zauschn.) Schult. & Schult.f., 1829

Description

Le mois de janvier n’est pas très propice à l’observation des angiospermes. Pourtant il suffit de se pencher. Quelques Primula vulgaris et Helleborus foetidus arborent leurs pétales. Mais elles ne sont pas les seules. La gagée de Bohème, Gagea bohemica, se pare de ses plus belles couleurs, jaune et vert, dès les premières douceurs de janvier. Cette petite liliacée vivace mesure 3 à 8cm de haut. La fleur à 6 pétales concaves, généralement solitaire, termine une tige velue mesurant moins de 2cm. La plante possède deux types de feuilles. 2 à 5 feuilles alternes lancéolées acuminées et velues-ciliées 2 feuilles basales filiformes sétacées, sillonnées et arquées.

Pour observer cette espèce protégée sur l’ensemble du territoire français métropolitain, il faut se pencher Rochers et coteaux siliceux. Elle semble aimer les lieux exposés au vent, les pelouses rases et rocailleuses. La Gagea bohemica est rare en Isère. Sa présence est notée sur une seule commune. Sa rareté peut être expliquée par l’absence de fécondation croisée dû à l’absence d’insecte pollinisateur à cette période, l’éloignement des pieds et la corolle fermée qui compliquent la pollinisation anémophile. Le système racinaire est composé deux bulbes renfermés dans une tunique commune et entourés de nombreux bulbilles graniformes qui assurent la pérennité de l’espèce.

La rareté de la Gagea bohemica peut aussi s’expliquer par le manque d’observations naturalistes en cette période hivernale. A vos chaussures et herborisons même en hiver.

Observations

En Isère, comme en Drôme, il n’y a qu’une seule station connue. Ceci s’explique par le faire que de ce côté du Rhône, la géologie ne permet pas à cette gagée de s’installer. Pourtant il y a bien deux stations. En fait ces stations sont placé sur des roches qui sont rattachées géologiquement à l’Ardèche, où l’on trouve un plus grand nombre de stations. Historiquement le Rhône passait surement de l’autre côté des monts.

Je l’ai observer pour la première fois dans la Drôme en janvier 2015.  L’hiver était froid et pluvieux et je pouvais déjà compter plus d’une centaine de pied. L’hiver 2015-2016 est exceptionnel. Chaud et sec. Du coup les gagées ont commencé à fleurir dès décembre 2015. soit un mois d’avance. La floraison de cette espèce est très étalée. En janvier 2016, un an après la première observation, je pouvais compter les pieds par millier. Surement que l’hier chaud et assez sec à permis à la plante de s’épanouir au mieux.

La fleur s’ouvre lorsqu’elle est au soleil. En cas de mauvais temps, elle reste fermée, surement pour protéger gynécée (appareil reproducteur femelle) et androcée (appareil reproducteur mâle)

J’ai eu la chance de pouvoir observer la pollinisation de la gagée. Selon la littérature et une étude réaliser par le CBN de Brest (Rapport), la reproduction se fait principalement par multiplication des bulbes. La pollinisation croisé serait rare voir inexistante car en général à cette saison il n’y a pas d’insecte. Hier il a fait assez chaud pour que certaines petites abeilles puissent sortir… Aujourd’hui elles doivent avoir bien froid.

Ce jour là j’ai pu découvrir d’autres espèces, notamment un plantain extraordinaire, Plantago holosteum. Dans les rochers il y avait des sempervivums. Certaines étaient en graine avec une fleur fraichement fanée et d’autres était en fleur.

Conversation avec Jean-Marc Tison, rédacteur principal de Flora gallica. (restitué avec son accord)

François Levillon (FL) : j’ai appris que vous réalisez une étude sur la gagea bohemica, en Ardèche il me semble. Je m’y intéresse. Je suis allé l’observer à Pierre Aiguille à Crozes-Hermitage et j’ai observer sa pollinisation.Après avoir lu ce rapport , j’ai cru comprendre que la pollinisation était rare. Alors je me suis donc dit que ça pourrait vous intéresser. Vous trouverez une photo en pièce jointe. Si ça vous intéresse, je peux vous les envoyer non montées et en haute définition.

Jean-Marc Tison (JMT) : Merci pour ces images. En fait Gagea bohemica est complètement stérile, sauf lorsqu’il est diploïde, ce qui est le cas de l’isolat armoricain (qui peut donc être pollinisé quoique rarement). La population de Pierre-Aiguille, comme la plupart des françaises continentales, est tétraploïde et vous n’y verrez jamais de fruits, ni même de tubes polliniques. Ce sont des clones. La multiplication se fait uniquement par les bulbilles axillaires produites aux stades juvénile et immature. Vous avez photographié des fleurs visitées par les insectes, mais ce ne sont pas des pollinisations. Ces fleurs, quoique attractives en tant que « leurres » (elles n’ont pas de nectar), ne sont plus d’aucune utilité pour la survie de l’espèce et ne représentent qu’une « scorie évolutive ». Il existe d’ailleurs des populations qui ne fleurissent plus du tout.

FL : Comment identifiez-vous des populations qui ne fleurissent plus ?

JMT : Le problème est de les voir, pas de les identifier. Chaque espèce de Gagea a un gradient anatomique foliaire bien particulier. Dans la section Didymobulbos, la plus importante dans le domaine euro-médit, les espèces sont distinguées à 90% d’après l’appareil souterrain et les sections foliaires : les fleurs sont généralement indifférenciées au niveau spécifique, ce qui est logique puisqu’elles sont inutiles et ne subissent donc aucune pression de sélection.

FL : Est-ce que ces gagées sont vouées à ne plus avoir de floraison dans un avenir lointain ?

JMT : Possible, je vous le dirai à ce moment-là… En tout cas, cela n’affecterait pas leur survie.

FL : Si la plante est stérile comment-est-elle arrivée là, à Pierre-Aiguille ? si on le sait ou le suppose. On peut étendre du coup cette question à la suivante. Est-ce l’apparition de l’espèce a été daté, via la datations des gènes par exemple. Peut-on dater la stérilité de l’espèce ?

JMT : En répondant collectivement, il y a eu de la phylogénie sur G. bohemica lui-même et sur la section Didymobulbos, mais elle n’a été mise en œuvre (à ma connaissance) que dans un but strictement taxonomique. La datation n’a pas été effectuée ; on pourrait peut-être l’extrapoler au moins dans ses grandes lignes à partir des résultats existants, mais je ne suis pas compétent pour cela. En revanche, compte tenu des nombreuses similitudes évolutives existant entre les Didymobulbos et les Hieracium sensu stricto, on peut fortement suspecter un processus évolutif similaire entre ces 2 groupes. Dans le cas de Hieracium, l’émergence des polyploïdes apomictiques actuels, issus d’un magma diploïde sexué fortement réticulé qui a presque entièrement disparu, semble extrêmement récente (moins de 12000 ans selon Fehrer et al. 2009). Je suspecte les Didymobulbos d’être un peu plus anciens (début ou courant du Quaternaire) car ils ont un caractère méditerranéen très net, y compris G. bohemica, donc leurs points de survie ont été conditionnés au moins en partie par un facteur thermique. Quoi qu’il en soit, chez Hieracium comme chez Didymobulbos, les stations actuelles ont généralement une apparence relictuelle, ou sont géographiquement assez proches de stations relictuelles pour avoir pu être colonisées par voie végétative à partir de ces dernières. D’après la morphologie, la phénologie et l’écologie, je présume qu’il n’y a qu’1 clone de bohemica sur l’ensemble du Massif Central et de ses environs jusqu’à la moyenne vallée du Rhône ; ceci implique que ce clone ait eu à l’origine une répartition subcontinue, puis ait régressé à la suite de changements climatiques (périodes glaciaires) et/ou de l’activité humaine à partir du Néolithique, jusqu’à se trouver confiné sur des stations ponctuelles relativement chaudes, conservant une végétation steppique très ouverte.

FL : Vous parlez donc de la possibilité d’un clown du massif central jusqu’à la vallée du Rhône. Deux stations de Gagea bohemica ont été confirmées en Savoie sur la commune de Saint-André. Serait -elle une station relictuelle de cette même population ? Ou bien peut-on imaginer ou confirmer qu’il s’agit d’un autre clown ?

JMT : En situation intra-alpine, il y a des chances (sans certitude) pour que ce soit le clone du Valais. Cela dit, peut-être que dernier est-ce le même que celui du Massif Central, mais, au moins en apparence, il a de petites différences : fleurs moins grandes et phénologie plus tardive à conditions égales, culture plus difficile.

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